Interview de Sandrine Sommer – Directrice du développement durable de Guerlain

Sandrine Sommer a participé en tant qu’intervenante à la première Matinée du Sommet du luxe et de la création sur « Le luxe engagé » en juin dernier. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions.

Yves Bonnefont

Sandrine Sommer

LVMH a signé une convention avec l’Unesco, pouvez-vous nous expliquer… ce n’est pas commun pour un groupe de luxe ?

Si cela peut sembler original au premier abord, c’est en fait une action cohérente et forte du Groupe pour participer à la protection de la biodiversité dont nous sommes très dépendants dans toutes nos activités : le Groupe utilise beaucoup de matières premières et se sent donc responsabilisé vis-à-vis de la biodiversité. Ce partenariat a été mis en place par Sylvie Bénard, Directrice Environnement du Groupe depuis 26 ans, pour soutenir le programme « Man and Biosphere » de l’Unesco. Il s’agit de l’un des quatre programmes scientifiques intergouvernementaux de l’Unesco qui vise à améliorer les relations homme-nature au niveau mondial. Il a pour principaux objectifs de réduire la perte de biodiversité et d’en traiter les aspects écologiques, sociaux et économiques. La contribution de Guerlain à ces actions se fait notamment à travers nos programmes de défense de l’abeille et en particulier sur l’île d’Ouessant, qui est une réserve de biosphère, où nous trouvons l’abeille noire, exempte de toute maladie. Celle-ci nous fournit le miel et la gelée royale contenus dans la gamme Abeille Royale.

Parlez-nous de l’Université des Abeilles que vous avez justement réunie à l’Unesco cette année ?

L’Université des Abeilles est une conférence qui permet depuis trois ans de réunir les différentes parties prenantes – apiculteurs, entreprises, associations, ONG, représentants étatiques, etc. En créant une communauté autour des enjeux de sauvegarde des abeilles, nous initions également des programmes de protection.  L’abeille est au cœur de nos priorités, certes parce qu’elle est notre symbole historique – notamment sur nos flacons de verre – mais surtout parce qu’elle est la sentinelle de l’environnement et cruciale pour nos produits par ailleurs ; directement dans la gamme Abeille Royale et indirectement pour tous nos parfums et cosmétiques à base de fleurs. Car sans abeilles, pas de fleurs et sans fleurs, pas de parfums.

Abeille Royale

Guerlain fait figure de maison très engagée au sein du groupe, en quoi vos actions en matière de développement durable impactent-elles votre activité, voire votre Business Model ?

Laurent Boillot, Président-Directeur Général de la Maison, a décidé dès 2007 de mettre ce sujet au cœur de la stratégie de l’entreprise. Il a fait ce geste fondateur estimant que pour le business ce serait important et crucial. Dès lors j’ai été recrutée pour créer une organisation dédiée, ce point est essentiel pour faire la différence. J’ai ainsi mis en place un comité de développement durable avec un représentant que chaque direction de l’entreprise, de manière à bien aligner la stratégie et à mener une vraie conduite du changement ; de manière aussi à avoir des remontées de chaque direction et à adapter les actions de développement durable à chaque métier.

C’est une transformation progressive et qui prend du temps. Pour pouvoir infuser, former, communiquer. Ce qui résume la profondeur de nos actions pour une transformation du modèle, c’est la norme ISO 14001. Celle-ci mesure l’impact environnemental d’une société. On l’a mise en place à partir de 2011 et dès 2011 nous avons été certifiés en France. Depuis nous la déployons progressivement dans nos filiales. En général cette norme est appliquée au niveau des sites industriels. Nous avons décidé de l’appliquer aux boutiques, au siège social aussi. Toutes nos filiales seront certifiées d’ici 2021. Nous disposerons donc d’indicateurs de consommation énergétique, de consommation d’eau, d’une politique globale en matière de tri, de recyclage, de transports et de conception produits.

Ces actions sont peu visibles de l’extérieur, sont longues à mettre en place, mais ce sont celles-ci qui transforment en profondeur notre activité.

Pour le transport, par exemple, qui est le premier émetteur de CO2 dans notre bilan carbone, nous commençons à tester le train pour délivrer nos produits jusqu’en Chine en évitant l’avion.

La « Ruche », notre usine ouverte en 2015 est HQE et bioclimatique. C’est une des rares usines en lumière naturelle. Ça n’a l’air de rien et pourtant ça change tout. Tous les flux ont dû être réinventés avec une complexité particulière parce que nous avons installé des patios au milieu des allées.

Le deuxième élément que nous améliorons en continu est lié à l’écodesign et au packaging. Ainsi pour Orchidée Impérial nous avons réduit de 60% le poids du packaging et de 30% son volume. Nous avons pensé environnement, nos clientes nous ont remerciés parce que le pot entrait enfin dans leur trousse de toilette. Nous avons rencontré la modernité. Au fond nous réinventons le luxe, qui ne dit plus signifier imposant, grand ou surenchère. Le luxe pour Guerlain c’est désormais le juste beau, juste bien pour nous et pour la planète.

Le Bourdon

Communiquez-vous sur ces actions auprès de vos clients ?

Pendant longtemps nous n’avons pas communiqué. Aujourd’hui, nous sommes accompagnés par l’agence Sidiese notamment pour développer des événements de sens  tels que les Inspirations Durables. Nous chuchotons à l’oreille de notre communauté. Mais pour nous le plus important était d’asseoir notre crédibilité auprès des experts. En matière de communication dans le développement durable, on a tôt fait d’en dire trop ou pas assez. On risque toujours la critique. Je défends l’idée qu’il faut s’en tenir aux faits, au concret, être authentique et modeste dans son approche.

Aujourd’hui nos meilleurs relais de communication auprès de nos clients sont nos Conseillères Beauté. Elles sont formées pour connaître les actions de la Maison, mais ce sont elles qui décident d’en parler lorsque cela fait sens. Ainsi l’une d’entre elles a décidé de parler de notre véhicule électrique à une cliente se plaignant de la pollution ambiante dont elle souffrait à cause de son asthme. Ce dernier permet de Chartres à Paris, en passant par notre plateforme logistique d’Evry de livrer nos boutiques parisiennes. « Le Bourdon » comme nous appelons ce véhicule est une action concrète, mais qui n’avait pas forcément vocation à être visible pour les clientes. Notre conseillère a décidé d’en parler car cela lui semblait pertinent et évident dans son échange avec cette cliente.

Depuis plus de 12 ans maintenant, nous agissons et nous nous engageons avec conviction pour un monde plus durable « Au Nom de la Beauté ». Et nous avons la volonté de le faire savoir plus largement. Et cela n’est possible grâce à tous nos collaborateurs !

2019-07-09T16:05:19+00:00